Avant, je contrôlais tout

Aujourd'hui, je vais vous raconter une petite histoire.

Avant, je contrôlais tout.

 

Et quand je dis « tout » c'est « tout », hein, vous êtes pas prêts.

 

Mes émotions, mes pensées, mes mots, ma démarche, ma peau, mon corps, mon poids, mes fringues, mes cheveux, mes ongles, ma jeunesse, ma santé, mais aussi mes mecs, mes amis, les flics, ma défonce, mon travail, mon appart, mon environnement, la société, mon futur, mes potentielles maladies, agressions ou accidents et, même, jusqu'à mon éventuelle mort, enfin bref, tout, et encore, j'en ai oublié.

 

Ah, bah, c'est que je pensais que c’était ça la vie aussi moi, faut m'comprendre. Je croyais que c’était comme ça qu'on survivait, en se préparant à tout, à tout anticiper, pour que surtout il ne puisse rien nous arriver.

 

Et puis, en plus, si je dois être tout à fait honnête, j'aimais beaucoup ça, contrôler. Ça me donnait un sentiment de toute puissante, j’étais respectée pour mon organisation ou mon autorité, et puis, surtout, surtout, ça me rassurait.

 

Alors, bien entendu, la première chose que j'ai appris à contrôler furent mes pensées. Quoi de plus normal dans une société civilisée ? Et, civilisée, moi ? Je crois pas trop que, dans le fond, je l’étais. Depuis toute petite des images violentes, morbides, horribles, hantaient mon esprit et j'ai, donc, très vite, appris (pleine de culpabilité) à les effacer.

 

Ce fut si magique que je me mis aussitôt à faire pareil avec mes émotions. C'est que j'avais une mère à m'occuper, j'avais pas le temps, ni le droit de flancher. Pourtant si triste et enragée, je gardais tout pour moi et ne m'autorisais à exploser qu'une fois à bout, seule ou en sécurité.

 

Puis virent le tour des autres. Quand je compris qu'ils pouvaient interférer dans mes diverses plans de survie et donc potentiellement m'emmerder. Sans demander l'accord, je m'amusais à rentrer dans le cerveau de mes amis ou de mes mecs pour vérifier qu'ils n'auraient pas envie de me quitter, me faire du mal ou me tuer. Ah, bah, c’était pour ma sécurité, j'agissais en toute légitimité. Évidemment, bien souvent je trouvais des choses horribles et les quittais non sans les avoir bien amochés. (Oui, parce que sortir quelqu’un de son déni sans qu'il ait demandé, c'est jamais trop recommandé). Et s'ils passaient le test, je faisais bien en sorte de leur insuffler quelques idées pour qu'ils prennent le chemin où l’image que, moi, j'avais décidé.

 

En amour, à la maison, en famille, au travail, si tu ne voulais pas que je te considère comme un ennemi, il fallait toujours faire comme je le voulais.

 

C’était pas de ma faute, après tout, je faisais tout mieux aussi, la preuve : mes méthodes me gardaient en sécurité. Il suffisait donc, d'accepter, me donner raison et de se ranger. Ça allait de soi que c’était pour le bien de l'humanité.

 

Même ma défonce elle était planifiée, chronométrée et surveillée. Me sentant constamment observée, jugée, ou en danger, je ne laissais jamais de place à l’imprévu, je ne m'autorisais jamais à me lâcher.

 

Et je peux vous dire, qu'effectivement, il ne pouvait rien m'arriver. Je ne perdais jamais mes affaires en soirée, ne me faisais jamais arrêter (malgré mes très très nombreuses sorties de route) et personne ne voulait me tuer puisque tout le monde m'aimait. J'avais analysé tous les types de cerveaux et de personnalités pour pouvoir m'y adapter, avais étudié toutes les maladies, connaissais toutes les lois de mon pays, et les issus de secours partout où j'allais. J'avais appris à réagir à toute éventualité : terroristes, flics, mecs bourrés. Et je savais même me couper de mes émotions pour le jour où l'un de mes proches mourrait.

 

Mais je crois que le pire (ou le mieux, tout dépend de votre point de vue) c'est que j’étais hyper fière de dire à tout le monde que je savais comment réagir pour souffrir le moins possible si jamais on me violait.

 

Pendant 33 ans, je me suis imaginé tous les scenario possibles, de la simple agression de rue, au tueur en série, en passant par le cambriolage qui aurait mal tourné. Et c'est ainsi, que j'ai vécu, toute mon existence, dans un semblant de réconfort et de sécurité.

 

Jusqu'à ce qu'il se passe une chose, la seule chose que je n'avais pas anticipé.

 

 

Ce putain de virus venu pour nous niquer.

 

Et c'est là que tout a basculé.

 

En un instant, la difficulté s'est mise à augmenter. Les lois changeaient tout le temps, les comportements des gens (complètement flippés) mais aussi mes propres angoisses à moi, trop nombreuses, que je n'arrivais plus à gérer. Ça y'est, j'avais atteint les limites de ma carapace, ca y'est, je n'avais plus assez d’énergie pour tout contrôler, ça y'est je n'arrivais plus à me rassurer.

 

Et j'ai, donc, dû lâcher.

 

Olalala, si vous saviez comme ça a été compliqué. D'un coup, pour la première fois de ma vie, je me suis retrouvée comme nue, sans protection, complètement fragile, complètement à la merci du moindre danger.

 

Mais oh ! Surprise ! Il ne m'est, quand même, rien arrivé. Du moins, je me suis rendu compte que je n'en étais pas morte, mieux, j'avais réussi à gérer l’épreuve (de mon craquage) sans l'avoir anticipé.

 

Et c'est là que j'ai réalisé.

 

Que bah, en fait, dans la vie, la plupart du temps, que tu contrôles ou pas, s'il t'arrive quelque chose, t'arriveras à le surmonter, voire ça te fera évoluer.

 

Car la vie, c'est d'apprendre des expériences et, non pas, tout faire pour les éviter.

 

J'ai compris que tout ce que j'avais fait jusqu’à présent m'avait fait encore plus de mal que ce « quelque chose » qui aurait pu m'arriver. J'avais passé ma vie tendue, dans le stress, dans la peur, dans le contrôle, en gros, à me niquer mon mental et ma santé. Constamment en tension, dans la vigilance et l’anticipation, mon cerveau ne s’arrêtait pas de tourner et je ne me reposais, donc, jamais. Totalement apeurée, je n'avais confiance en personne et surtout pas en la vie et j’éloignais, donc, toute perspective de relation apaisée.

 

Pendant cette période de total lâcher-prise, faiblesse, fragilité, burn-out, enfin, appelez-ça comme vous voudrez, je me suis rendu compte que, non, ce n’était pas normal de tout contrôler et que c’était surtout signe que je n'avais jamais appris à me rassurer.

 

Je disais et pensais que je n'avais peur de rien, que je m'attendais à tout, qu'il pouvait tout m'arriver, alors, qu'en réalité (j’étais dans le déni, hein, sinon bien-sur que j'aurais changé), j’étais juste complètement et totalement effrayée.

 

Depuis, j'ai appris à retrouver mon enfant intérieur, celui qui a grandi dans le jugement et l’insécurité, et à lui donner la force de retrouver confiance en lui, en la vie, en l'humanité.

 

Aujourd'hui, je ne me demande pas quelle maladie je pourrais avoir, ou qui aura envie de me tuer. J'attends que les problèmes arrivent (s'ils arrivent) et je les gère une fois qu'ils sont là, sans stresser. Aujourd'hui, ma vie est pleine d’imperfections, d’imprévus, de nouvelles aventures et de désillusions et problèmes aussi. Mais elle est si riche, si intense, si surprenante que je ne me suis jamais sentie aussi apaisée.

 

 

 

 

 

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