Avant, j'étais raciste

 

Aujourd'hui, je vais vous raconter une petite histoire.

Avant, j’étais raciste.

Oui, oui, j'ai bien dit raciste. Je ne suis pas fière de l'avoir été mais je ne vais pas non plus le cacher, j'assume. Raciste, avant, j'étais. 

 

Si dans mes autres chroniques, ou dans la vie en général, ca ne me dérange pas de dévoiler des traits de personnalités ou des pensées - que j'ai ou que j'avais - normalement considérées comme honteuses, je dois avouer, qu'aujourd'hui, je suis un peu plus gênée qu'a mon habitude. Car, cette fois-ci, mes propos peuvent blesser certains individus en particulier. Alors, je voudrais, tout d'abord, présenter mes excuses à toutes ces personnes qui pourraient se sentir concernées. Je suis sincèrement désolée d'avoir été cette personne, d'avoir pu vous faire du mal juste par ma façon de penser. Et sachez, qu'aujourd'hui, je fais tout pour me racheter.

 

Bon, alors, pour me dédouaner, je souhaiterais, avant tout, vous dire que, bah, j'suis française, enfin, non, pardon, j'suis humaine, et que, juste ça, ça devrait suffire à m'excuser.

C'est à dire, qu'en tant qu'être humain, le racisme c'est un peu dans mes gênes, quoi. Même beaucoup, en réalité. Être raciste c'est un mécanisme de défense qui date de la nuit des temps, un système archaïque et désuet, que l'on a encore pour beaucoup au fond de nous, et qui, à l’époque où les tribus s'entre-tuaient, était quand même bien pratique, parce qu'il te protégeait réellement des dangers.

 

Et bon, bah, aujourd'hui, on a beau être soi-disant évolués, en pleine mondialisation et lissage des cultures, à l'heure du tout sécurité et alors même qu'il n'y a plus vraiment de tribus hostiles, c'est, visiblement, toujours d'actualité.

 

En même temps, c'est vrai que c'est assez commode d’être raciste, ça te permet, sans trop avoir besoin de faire d'efforts, de trouver une explication rationnelle à tous les problèmes de l'humanité. A savoir : "tout est de la faute de l'autre, l'autre qui a le malheur de ne pas te ressembler."

En tant que défenseuse de mon intégrité, je me disais donc, jadis (et inconsciemment, bien entendu (au cas où, je précise)), que je faisais partie de la race supérieure - celle qui faisait tout bien - et que si tu partageais pas les mêmes idées que mon groupe d'appartenance, c'est que tu étais dans le faux.  Et donc, forcément, que soit, au mieux, tu me dérangeais dans mon petit confort, soit, au pire, tu me mettais en danger.

 

Du coup, c’était pas compliqué, dès qu'un individu n'agissait pas comme moi je l'aurais fait, j'associais instantanément ce tort à son origine, avec une excuse toute trouvée.

 

« C'est parce qu'il est arabe qu'il m'a agressée. »

« C'est parce qu'il est noir qu'il conduit sans regarder. »

« C'est parce qu'il est rom qu'il a essayé de me voler. »

 

Mais c’était vrai, aussi, merde ! Je n'inventais pas ! Il se passait vraiment ce genre de désagréables situations, et, à chaque fois, les clichés se vérifiaient. Comment pouvait-on me reprocher d’être raciste, alors ? Je ne faisais que constater des faits !

 

Ça m’énervait tellement, d'ailleurs, quand on me traitait de facho ou de raciste, alors que j'osais juste dire tout haut ce que tout le monde pensait. La bien-pensance, les gauchos, les anti-fa, alalala qu'est-ce que je pouvais détester ces gens-là, qui passaient leur vie à nous juger. Ces gens qui nous faisaient passer pour les méchants, juste parce qu'on essayait de se défendre contre des choses qui, eux, ne les concernaient pas. Ces petits bobos loin de toute réalité qui vivaient entre eux dans des quartiers sécurisés. Ah, que je trouvais facile de se faire passer pour une bonne personne tolérante et pleine d'amour quand c'est pas toi qui te fait agresser. 

 

Enfin, bref, ouais, j'étais légèrement révoltée. 

 

Révoltée qu'on s'attaque à mes semblables, révoltée qu'on ne fasse pas tout pour nous protéger contre l'oppresseur, et révoltée qu'on n'ait même pas le droit (sous prétexte du politiquement correct) de s'exprimer.

 

Et comme grande gueule j'ai toujours été, vous vous doutez bien que je le prenais, moi, le droit de m'exprimer. Et ce, même si c'était dur, car à l'époque, Zemmour n'était pas encore à la mode et je peux vous dire que tu étais très très sévèrement jugé. 

 

Pendant près de 28 ans, persuadée d’être dans le vrai, j'ai donc défendu corps et âme mes idées, avec tous les interlocuteurs possibles (j'ai même essayé de convaincre des individus racisés, c'est dire ma détermination) afin que les gens ouvrent les yeux : les étrangers, de part leur origine, leur éducation, ou leurs valeurs, attentaient à nos libertés et nous mettaient en danger.

 

"Vous ne voyez pas qu'ils ne sont pas comme nous, qu'ils doivent s'adapter."

"Qu'ils retournent chez eux plutôt que nous imposer leur modèle de société."

"Sans eux il n'y aurait pas toute cette insécurité."

"Qu'on les foute en prison, qu'on les prive de la nationalité."

 

Pendant 28 ans, par-ci, par-là, par de petites phrases anodines, par des discours lors de débats familiaux enflammés, j'ai ragé, protesté et argumenté pour que tout le monde comprenne bien que les (enfin, plutôt, beaucoup de) problèmes venaient des étrangers.

 

Jusqu'au jour où, miracle ! mon rêve s'est exaucé. ENFIN ! Enfin, mes compatriotes avaient fini par se ranger du bon coté. ENFIN, la France comprenait que les étrangers représentaient un réel danger. 

 

Normal, ils venaient de tous nous buter.

 

Au lendemain des attentats du Bataclan, tout mon peuple, d'un coup, s'est mis ouvertement à être raciste, sans se cacher.

 

Et alors que mon vœux se réalisait enfin, à savoir : que tout le monde adopte ma juste et bonne façon de penser, mon esprit de contradiction et moi, on s'est retrouvé bien embêtés.

 

Ah, bah, c'est que ça m'emmerdait royalement d'être passé du coté de la majorité.

 

Moi penser, comme tout le monde ? Moi, me retrouver du coté de la bien-pensance ? AH ! CA ? JAMAIS !

 

Et puis, ils se prenaient pour qui ces Français à stigmatiser des personnes que j'aimais (oui, non, mais, parce qu'en fait, j'étais une raciste avec pleins d'amis noirs et arabes, c'est un peu tout le paradoxe du raciste qui sait pas vraiment pourquoi il l'est) .

 

Mais, en fait, j'étais raciste ou juste j'aimais bien faire chier ?

 

Nan, parce que je me retrouvai à penser justement tout le contraire de tout ce contre quoi, depuis toujours, je me révoltais. 

 

Bah ouais, mais aussi, ca semblait si logique maintenant qu'être raciste c'était pas ce qui allait les empêcher de recommencer. Au contraire même, je sentais bien que la tension devenait si forte entre les communautés que ca risquait encore plus de péter.

 

Et puis, c’était donc ça la réponse du peuple français face à l'horreur ? Se réunir dans la haine (qu'on voulait justifiée, évidemment) sans élever le débat, sans contradiction ? Juste enrager, quoi. Sérieux ? Personne n'avait une solution plus efficace à proposer ? 

 

Je me suis alors mise à vouloir réfléchir autrement, pour de bonnes ou mauvaises raisons j'en sais rien, mais, en tout cas, c'est ce que j'ai fait.

 

Je me suis demandé si, finalement, le racisme ne cachait pas une réponse toute trouvée à des problèmes bien plus compliqués à solutionner.

 

Visiblement, c'était notre façon de penser, d'agir qui les avait poussé à commettre ces horribles crimes. C’était p'tet, alors, justement notre façon de penser qu'il fallait faire évoluer ?

 

Est-ce que c’était pas justement notre racisme (entre autres) qui avait engendré les monstres qui venaient de nous massacrer ? (Parce que apparemment, nous l’étions tous, racistes, même ceux qui ne voulaient pas l'avouer pour se donner bonne conscience, là ça se vérifiait.)

 

Est-ce que, en fait, c’était pas de la merde d’être raciste ? Est-ce qu'il fallait pas essayer un peu de se demander si on pouvait pas penser autrement ? Est-ce que j'avais pas été dans le faux toute ma vie ? Est-ce que j'avais pas été complètement endoctrinée ?

 

Je me suis rappelé mon tour du monde, où, dans tous les pays que j'avais visités, la race la plus ciblée n’était jamais la même, et où, finalement, j'avais remarqué que, peu importe la race, le plus important pour qu'un peuple se sente soudé était d'avoir un ennemi à détester ?

 

Je me suis rappelée faire parti de cet ennemi à détester, au Vietnam, où le blanc est à la limite d’être considéré.

 

 

Je me suis rappelé ce sentiment d'injustice que j'avais ressenti quand les taxis ne voulaient pas me prendre en Chine, quand je me faisais arnaquer simplement parce que j’étais blanche, tous ces regards méprisants et accusateurs que j'avais reçus, alors même que je n'avais rien fait, si ce n'est, avoir une couleur de peau, une réputation et une éducation différentes des leurs.

 

Et je me suis rendu compte que nous faisions exactement pareil avec nos minorités.

 

Nous les méprisions, nous les jugions, nous les évitions, par bêtise, par vengeance, ou par peur d’être en danger.

 

Si je ne me sentais pas responsable des horreurs commises par des blancs pendant la guerre d'Indochine, pourquoi je devrais rendre responsable les arabes, les noirs, des faits d'autres membres de leurs « races » ?

 

À me mépriser pendant tout mon séjour, j'en avais acquis une haine en retour contre les vietnamiens et les chinois, et j'en étais devenue désagréable avec tous les habitants de ce pays, avant même qu'ils m'aient fait quelque chose. J'avais participé à ce cercle vicieux, qui, finalement, se répétait sur la surface entière de la planète. J’étais la victime de racisme, qui en était devenue raciste. J’étais la victime qui était devenue bourreau. Et si je voulais casser le cercle vicieux, je devais moi, la première, changer ma façon d'agir et de penser.

 

Ce que j'ai fait.

 

En apprenant à voir l'autre autrement, à essayer de le connaitre, de ne pas le juger négativement au premier faux pas, j'ai ainsi réalisé que j'étais raciste non pas parce qu'il m'était arrivé plus de problèmes avec des individus racisés qu'avec les autres, mais parce que j'avais appris à l'être, parce qu'on m'avait transmis des peurs ancestrales bien souvent plus d'actualité, et parce que finalement c'est tout ce que je retenais dès qu'il m'arrivait un problème : de quelle couleur était la personne qui m'avait dérangée. Parce que ça me confortait dans mes idées de voir ce qui m'arrangeait, parce que ça me rassurait de me donner raison. Parce que penser autrement me faisait peur, parce qu'en fait j'avais peur de tout. Peur des autres, peur de mourir et que c'était bien plus simple d'accuser ce qu'on ne connait pas de me vouloir du mal en pensant se protéger plutôt  que d'apprendre à être tolérante face à la différence, plutôt que d'apprendre à ne plus me sentir constamment en danger.

 

Aujourd'hui, quand je me sens agressée ou qu'on agit différemment de ce que j'aurais souhaité, je vois l'autre comme un être humain et non plus comme quelqu’un de racisé, ou, même, juste, différent. Je me demande ce qui a fait qu'il en est arrivé à faire ça. Peut-être ai-je moi-même été dans l'agression en premier ? Peut-être que je me sens aussi un peu agressée pour rien ? Peut-être qu'il n'a pas eu, tout simplement, la même éducation et qu'il fait comme il peut avec ses armes ?

 

Mais surtout, je me dis qu'il est la somme de toutes les personnes qu'il a pu un jour rencontrer.

 

C'est pourquoi, aujourd'hui, j'essaie d’être cette personne qui ne va pas blesser et engendrer de la violence, que ce soit dans mes actes ou dans mes paroles. Aujourd'hui, j'essaie de ne pas faire de différence entre les êtres humains. Aujourd'hui, j'essaie plutôt de faire en sorte que tout le monde se sente aimé, car, aujourd'hui, j'ai compris que la réponse aux problèmes de l'humanité, ce n'est pas la lutte, la discrimination, la haine, mais c'est l'amour, et que ça l'a toujours été.

(Et du coup, je suis devenue cette connasse de bobo bien-pensante que je détestais tant, surement parce qu'en fait, j'avais envie de leur ressembler ;) )

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