Avant, j'étais drôle

Aujourd'hui, je vais vous raconter une petite histoire.

Avant, j’étais drôle.

 

Alors, ouiiiii, je suis toujours drôle vous m'direz (du moins dans ma tête et c'est bien le principal) mais je parle tout de même au passé car, depuis 2 ans, je le suis beaucoup moins, je le suis que très rarement, vraiment quand je me chauffe, pour une chronique ou pour une story, mais la vérité, c'est que la plupart du temps, bah j'suis sérieuse quoi, genre sérieuse calme, genre sérieuse qui n'a plus besoin d’être drôle, genre sérieuse apaisée.

 

Alors, être drôle ça s'apprend, hein, les gars, c'est pas inné. D'abord faut observer. Observer ce que font les autres, les plus drôles que vous. Observer pourquoi, eux, font marrer. Puis, faut retenir, faut noter des phrases entendues, des mimiques prises, des attitudes, et faut imiter. Faut aussi apprendre à manier l'art de la repartie, apprendre à réfléchir vite, y'a du vocabulaire à noter, des tons à adopter, et puis si tu veux vraiment devenir bon, bah, faut innover, enfin bref, faut le vouloir. Et moi, olalala, oui, je le voulais.

 

J'adorais faire rire, j'adorais voir les gens heureux, j'adorais l'amour et l'attention que ça m'apportait.

 

Mais surtout, j'adorais pouvoir me décharger.

 

Nan parce que oui, en fait, surtout, je faisais marrer parce que ça me permettait de dire tout ce que je voulais.

 

Quoique je dise, ça passait.

 

Et, des horreurs, croyez-moi, j'en disais.

 

 

Si ça a commencé par le traditionnel « caca boudin » qui fait marrer tous les gamins, je suis très vite passé à la colère non exprimée.

 

À 4 ans, je faisais les gros yeux de méchante puis je souriais comme une psychopathe et visiblement ça faisait marrer, puisqu'on m'en redemandait.

 

À 8 ans, je sortais la blague « faire semblant d’être morte » dès que l'occasion se présentait. (Je trouvais ça vraiment très très drôle.)

 

À 12 ans, je tournais en dérision la violence et autres drama qu'à la maison, je vivais.

 

À 14 ans, je m’entraînais à chercher les répliques les plus fines et les blagues les plus acerbes afin de combler mon complexe d’infériorité.

 

Et à 16 ans, j’étais devenue une experte dans l’art de l'insolence afin d'alimenter, cette fois-ci, celui de supériorité.

 

Mon humour à moi ? C’était plutôt du genre qui dévalorise et qui rabaisse (mais sous le ton de l'ironie donc ça passe) car mon but c’était me décharger en toute impunité.

 

Me foutant, vous vous en doutez, totalement de ce que mes « victimes » pouvait ressentir ou penser.

 

Toujours est-il que ça plaisait, que j’avais mon public, et que j'ai donc, à l'âge adulte, tout naturellement continué.

 

Pendant des années, sur les réseaux sociaux ou dans la vraie vie j'ai usé de mon arme secrète (pas si secrète d'ailleurs) dès que j'avais besoin d'exister.

 

Appréciant, assez souvent, humilier proches ou moins proches si j'estimais qu'ils le méritaient, mais surtout, surtout, adorant moi-même me rabaisser.

 

 

Car, oui, si je faisais tout ça c'est parce que j'avais besoin de me rassurer tout en ayant une estime et un amour pour moi complètement à chier.

 

(Au passage : quand on s'aime on aime aussi les autres, donc on n'a pas envie de les humilier.)

 

Ah, qu'est-ce que j'ai pu rire de moi, de mes angoisses, de mes blessures, de mes trauma. Au lieu d'assumer mes vulnérabilités. Qu’est-ce que j'ai pu me dévaloriser sur les réseaux ou dans la vraie vie, en racontant mes misères, que je ne voulais surtout pas dramatiser.

 

Qu'est-ce que j'ai pu dire que j’étais bête, une connasse, ou que tout ce qui m'arrivait je l'avais provoqué.

 

Qu'est-ce que j'ai pu ne pas m'aimer.

 

Et, qu'est-ce que ça faisait marrer !

 

Jusqu'à ce que je comprenne que faire ça, bah, c'est surtout pas ce qui allait m'aider.

 

Et que je décide que je préfère être moi (et bien) plutôt que faire rigoler.

 

En 2021, comme vous le savez, j'ai craqué. Et j'ai alors découvert que la personne que j’étais, bah, c’était pas la personne que j’étais... (Ouais, c'est technique.)

 

La vérité c'est que cette fille-là, marrante, drôle, humiliante à souhait (mais qui le faisait de façon assez intelligente pour qu'on ait envie de la pardonner (valable aussi pour moi-même avec moi-même)), bah c’était pas moi, mais c’était la somme des tous mes mécanismes de défenses accumulés.

 

En fait, si j’étais drôle (du moins dans l’humour que je pratiquais) c’était parce que j'avais un énooooooorme besoin d'exprimer mes émotions refoulées. Et que j'avais trouvé ce moyen pour au moins, un tout petit peu, les décharger.

 

Car oui, l'humour ça me permettait de dédramatiser des situations ou des états anxieux qui auraient en vérité mérités d’être entendus, vraiment, en tout sincérité.

 

Mais ça les gens, à mon époque, bah, ils étaient pas prêts. (Et moi non plus.)

 

À mon époque, c’était gênant d’écouter les victimes, c’était gênant de montrer qu'on en était une. Personne n'avait envie d'y aller. Alors on a trouvé des façons d'y remédier.

 

En déguisant nos fragilités.

 

Mais heureusement le Covid est passé par là et on a enfin tous pu se démasquer.

 

 

Aujourd'hui, après être passé par une phase où je n'avais vraiment, mais vraiment, plus envie de rire du tout, (où je voulais juste me soigner), je reprends un peu de mon ancien (faux) moi (car oui tout n’était pas à jeter) mais je le fais de manière très calculée.

 

Car aujourd'hui, l'humour pour moi ce n'est plus quelque chose de spontané, dans lequel prends le dessus l'urgence de se décharger

 

 

Aujourd'hui, je réfléchis avant de parler, je fais attention, que ce soit pour moi ou pour les autres (et même ceux que je connais pas, hein, sinon ça marche pas) à ne pas rabaisser ou dévaloriser. Et même si je suis encore loin d’être parfaite et que je m'en rends compte, parfois, avec le recul, que j'ai encore cédé à mes anciens reflex, bah je sens que c'est de mieux en mieux, car je fais vraiment attention à ce que je fais.

 

Alors certes, c'est beaucoup moins spontané, et mon ancien faux self me manque parfois, car c'est sûr qu'il était très apprécié, mais en contrepartie, tu peux récupérer de l'estime et de l'amour pour toi-même et ça, ça surpasse tout ce qui t'apportait de la joie dans le passé.

 

Je suis devenue si attentive à mes propos et à mon état mental qu'aujourd'hui, je serais même plutôt du genre à m’inquiéter quand je réalise que j'ai envie de faire marrer.

 

Suis-je en détresse affective aujourd'hui ? Ai-je besoin de reconnaissance, d'amour ? Est-ce que je m'ennuie ? Suis-je stressée ? Est-ce que j'ai un besoin inconscient de me venger de quelqu’un ? D'exprimer une colère refoulée ?

 

Car en vrai on ne sait jamais ce que ça peut cacher !

 

Joie, excitation et anxiété peuvent, étrangement, se ressembler.

 

Alors oui, évidemment je pense qu'on peut être drôle sans être anxieux ou stressé mais je garde toujours en tête que c’était tout de même un de mes mécanismes préférés en réponse à une angoisse et je fais bien attention de ne pas y retomber.

 

Car, certes, l'humour permet de dédramatiser, de déstresser, mais aussi du coup, parfois, de déguiser son anxiété. Une anxiété qui mériterait, plutôt que d’être tournée en dérision, d’être entendue, vraiment, en tout sincérité. Car sans sincérité on ne peut être réconforté.

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